Une nuit aux urgences

« Lucy, donnez-leur des haricots! » L’infirmière suit docilement le docteur Brown et distribue les récipients métalliques. A 57 ans, elle a l’habitude des crises mais son teint, plus rouge encore que d’habitude, trahit le stress de la nuit. A ses côtés, le médecin jette un regard aux arrivées: trois petits garçons viennent encore de se présenter et ses deux assistants ne suffiront bientôt plus. Il faut appeler des renforts. « Trouvez-lui un lit! » ordonne-t-il, après avoir pris le pouls d’une fillette. Toujours les mêmes sueurs froides. Les mêmes yeux rouges. Les bras livides. Et ces satanés vomissements que rien ne calme. Le docteur réhydrate et distribue les médicaments contre les crampes. Mais que faire face à ces enfants qui se mettent à délirer?  « L’eau, c’est forcément l’eau », marmonne-t-il. « Ou pas », glisse discrètement l’infirmière en clopinant derrière lui.

Vite, vite! Une machine s’emballe. Les bips et les lignes vertes s’affolent. Le médecin saisit deux palettes, choque le petit corps immobile. Une fois. Deux fois. Trois fois. Rien. La maman crie, tente de prendre son fils dans ses bras. L’infirmière la retient d’un geste professionnel alors que l’urgentiste essaie encore et encore de ranimer l’enfant. Une piqûre, un autre choc. Sur l’écran, la ligne verte reste plate. C’est fini, mais le médecin retarde l’instant où les parents s’effondreront. « Heure du décès », annonce-t-il finalement en regardant le sol. Le doudou du petit est tombé. Son oreille est déchirée, pense-t-il en concluant: « 08h27 ». Sa voix disparaît derrière les hurlements de la maman. Son mari, immobile, murmure après quelques secondes: « Mais il allait tellement bien hier soir… »

Dans le couloir, les patients se regardent dans un même affolement. « Tu crois qu’on va tous y passer? » demande une femme à son mari. « Peut-être », songe Lucy en tendant les résultats du laboratoire au Dr Brown. Ce dernier lit le document et, oubliant sa réserve habituelle, s’exclame: « Nom de Dieu, de l’arsenic! » L’infirmière ne réagit pas. Autour d’eux, la panique se répand aussi vite que le nom du poison. Heureusement, le vieux médecin retrouve déjà ses réflexes. Il faut rappeler le centre antipoison, avertir le directeur, les collègues, la police et éloigner ces satanés médias. Lucy, elle, pense surtout à ses jambes lourdes. Dix heures qu’elle éponge des fronts et installe des perfusions. Son corps, qui n’a jamais été léger, lui paraît plus lourd que jamais. Elle n’a plus l’âge pour ces choses. Et puis, son mari n’attend qu’elle pour partir. Il doit s’impatienter. Peut-être même s’inquiéter. Heureusement, son supérieur s’arrête, observe ses grandes cernes et ordonne avec une incroyable douceur: « Dès que les renforts seront là, rentrez! Vous devez vous reposer. »

Quelques minutes plus tard, Lucy obtempère et rejoint le vestiaire. « On se voit jeudi », lui lance à la volée un collègue. « Oui, oui, jeudi », répond-elle en courant comme si elle fuyait ces couloirs trop bruyants, trop remplis et trop tristes. Vite, vite! Elle ouvre son casier, range son contenu dans un sac puis, avant de le fermer, enlève machinalement la feuille du jour au calendrier. « Déjà le 1er novembre! J’espère que Luis n’a pas oublié les pneus d’hiver », se dit-elle en sortant.

Luis, justement, est installé devant la télévision. Comme prévu, les valises attendent dans le corridor. Ils vont laisser les meubles pour ne pas alerter les voisins. Le quinquagénaire suit les actualités, bien calé dans le canapé. « Ils ne parlent que de ça », annonce-t-il à son épouse en faisant tourner les glaçons dans son verre de whisky. Sa femme soupire. « Ne bois pas trop, qu’on n’ait pas de problèmes avec la police », le rabroue-t-elle. Mais Luis n’écoute pas. A l’écran, le directeur de l’hôpital répond aux questions des journalistes. Aucune piste, aucune explication. Dix morts, vingt patients dont dix-sept enfants. Maintenant, Luis ricane en regardant la coupe de bonbons posée sur la table: « Ça a bien marché, ma chérie! Ces cons de parents, ils disent toute l’année à leurs enfants de ne rien accepter des inconnus. Et à Halloween, ce sont les premiers à quémander des sucreries avec eux… »

Caroline