TAGUEUSE

Cinq ans que je passe à cet endroit que je hais. Le virage sur la gauche est impressionnant, surtout par temps de pluie. Si tu le prends trop vite, tu as des chances de finir en dérapage, voire pire, de t’écraser sur ce grand mur gris longeant une propriété.

Cinq ans que je veux me le faire, ce mur.

Cinq ans que je suis tagueuse, même reconnue par nos autorités : un de mes préférés décore un local électrique sur le quai de Cologny. Un poisson sur fond violet. Je l’adore, même les Colognottes l’apprécient, un exploit !

Cinq ans que ce fichu virage m’interpelle. Ce soir, c’est le grand soir ! Je me suis habillée en foncé, ai enfilé mon sweat à capuche et mes gants. J’ai pris une bombe de peinture noire et une de rouge. Ce sera minimaliste.

Je descends de mon scooter, le gare respectueusement… il ne faudrait pas qu’une patrouille de flics s’arrête. Je dois impérativement être discrète, mais je réalise qu’entre le trafic des voitures et les bus qui passent toutes les dix minutes, le job est, pour le moment, impossible. Même si ce n’est qu’un message et non une œuvre d’art.

J’attends le milieu de la nuit. J’attends que les bus finissent leur service. J’attends ce moment jubilatoire; je me poste contre le mur gris. Je peux enfin taguer des lettres immenses !

Personne ne m’a interrompue. Le soleil se lève timidement. Assise sur mon scooter, à côté de l’arrêt de bus, je suis frigorifiée. Les pendulaires se garent dans le petit parking adjacent puis prennent la ligne 9 pour descendre au centre-ville.

8h15. Un petit attroupement se forme. Je m’approche et j’écoute.

Tourne connard !

– Vous avez vu ce tag ?

– Il n’y était pas hier.

– Génial ! Le mec n’aurait pas pu faire mieux !

Le mec ? Pourquoi un mec, pensé-je ! Il y a aussi des nanas artistes dans cette ville ! Je laisse tomber, je reste à l’écoute des passants.

– Quelle horreur !  dit un gentleman très british.  Cela devrait être interdit. Quelle honte de spoiler une propriété privée.

– Au contraire, cher Monsieur; grâce à cette inscription, les chauffards vont lever le pied, s’exprime une petite dame âgée, prête pour ses courses, tirant son caddie rouge vif.

Je souris de tous ces commentaires. Les bus s’arrêtent et repartent sans leur lot de passagers. La troupe curieuse augmente au fil des minutes. Un rayon de soleil frappe mon inscription. Une larme coule sur ma joue. La petite dame s’approche doucement.

– C’est toi qui as écrit ça !  Je t’ai reconnue : tu étais la copine de Cédric, mon petit-fils.

Je ne peux arrêter mes sanglots. Cédric, passager d’une grosse Harley, s’est écrasé contre ce mur un soir d’orage.

Floriane