Momo grimpe dans sa pirogue, indifférent au paysage qui l’entoure. Le bleu brumeux du ciel se mélange à celui de l’eau, si proche du gris-vert des arbres desséchés. Avec leurs vieux sachets plastiques accrochés aux branches, les baobabs ont des allures d’arbres de noël abandonnés. Au loin, le village, le jaune-brun des maisons en banco et de la terre. Le Sahel, c’est d’abord cette poussière qui tache, qui pénètre dans les narines et dans les poumons jusqu’à faire tousser. Des couleurs délavées d´une beauté triste à faire pleurer. Ou plutôt, la question de la beauté ne se pose pas. C’est ainsi, voilà tout, dans une certaine brutalité et dans une grande authenticité.

Mais ces pensées sont réservées aux rares Yovos (Blancs) qui s’aventurent encore ici depuis les attentats. “Des philosophes à deux balles”, songe Momo en lançant un filet. Il les laisse gloser sur les odeurs d’épices, de chèvres, de vaches et sur celles des enfants qui les côtoient. Cet air, pourtant, on ne peut y échapper. Il donne aux étrangers le sentiment d’être là, avec l’autre, malgré tout ce qui les éloigne. Terminus le Sahel jusqu’au fond des tripes. Ces étendues ne se visitent pas, elles s’imposent. Parfois même, elles donnent envie de fuir parce que c’est trop.

Fuir. Momo voudrait bien, lui aussi, tout quitter. Traverser le marigot, le désert et puis la mer. Il a déjà étudié la carte, les oasis où il pourra s’arrêter au Mali et en Algérie avant de rejoindre le Maroc. Si la pêche est suffisamment bonne, s’il gagne 1000 francs CFA, il ne siestera pas demain, prendra un zem pour Gorom-Gorom et tentera de changer ce fichu acte de naissance. A 24 ans, n’avoir officiellement que 16 ans, ça ne le fait pas. Au village, tout le monde se moque de son âge. OK, sa mère ne l’a pas fait exprès. D’accord, elle était occupée. Elle espérait sûrement que son père finisse par accepter de le déclarer. Et puis, c’est sûr : quand il faut faire vivre six enfants, on a d’autres priorités. Mais tout de même, huit ans pour annoncer une naissance… Même en mobylette, elle a pris son temps.

Quand il aura ses documents, il partira en Europe et trouvera un travail. Un bon travail, parce que les poissons, c’est pénible et ça sent mauvais. Est-ce qu’ils ont raison, les types qui sont venus au village l’autre soir ? Dans leur pièce de théâtre, ils présentaient un continent hostile. Et un voyage encore pire. C’est vrai, des migrants sont à nouveau morts en Méditerranée. Mais la plupart s’en sortent, alors pourquoi pas lui ? Ils sont gentils de conseiller de demander les autorisations avant de partir : ils ne les donnent jamais. Non, non, ces gens doivent exagérer. Autrement, comment feraient Fofana et Ibrahima pour envoyer de l’argent tous les mois ? Ils doivent en gagner bien plus, les veinards.

Là-bas, il s’achètera des vêtements. Il en a marre des vieux tee-shirts à trous vendus au marché ou distribués au gré des publicités et des manifestations. Le mois dernier, tout le monde arborait une chemise à l’effigie de la journée de la femme. Aujourd’hui, le maillot de Momo vante le savon Cadum, celui qui préserve les fesses de votre bébé. Quand il y pense, c’est ridicule… C’est certain, il serait mieux en Suède. Ou bien, était-ce la Suisse dont ils parlaient l’autre jour à la radio? Il faudra qu’il se renseigne pour savoir où Mobutu a planqué son argent… Il pourrait retrouver la banque et faire un casse. Ensuite, il achètera des bateaux à moteur pour les pêcheurs d’ici. Il leur doit bien ça, ce salaud.

Sur le marigot, tout est calme et étrangement silencieux. Momo laisse passer les heures, se dit que quelque chose arrivera sans vraiment y croire. Le dernier bus de la journée, le deuxième en fait, vient de passer. Deux touristes ont débarqué de Ouaga, et découvrent ce lieu à la fois magnifique, lent et décourageant. Difficile, pour eux, d’accepter cette soumission au temps, à la nature et aux autres sans se révolter.  Les plus grandes bouches du village palabrent souvent avec eux. Ils racontent le marigot qui ne cesse de se réduire, la pêche qui devient toujours plus difficile, le désert qui avance, l’exploitation dans les mines d’or… Ils tentent de justifier la discrétion de leurs femmes et le fait que certains hommes en ont plusieurs… Et puis, ils détendent tout le monde en évoquant encore et toujours leur deuxième et troisième bureaux (les maîtresses) même s’ils n’en ont pas. Momo, lui, se contente d’un “Bonne arrivée!” et tient sa langue. Ces visiteurs, ils veulent tout changer. Mais au final, ils ne font rien.

Même s’ils connaissent la solution, elle serait trop douloureuse pour eux. Alors, ils préfèrent dire que c’est compliqué. Tout cela est injuste, mais à quoi bon leur expliquer qu’après la colère, il n’y a rien? Le pêcheur préfère rire de ces mondes qui se croisent sans se comprendre. Le soir, quand il a pu charger son portable au générateur du village, il passe simplement sa chanson préférée, comme un appel aux Yovos : “Ouvrez- les frontières”, chante Tikken Jah Fakoloy. “Ouvrez les frontières”, reprend-il sans se faire d’illusion.

Dans quelques heures, l´eau et les hommes vont s´agiter. On va rire, plaisanter et danser. Momo ira au maquis, le bistrot, pour siroter une Brakina (bière), un bissap ou une sucrerie – un Coca, un Fanta, un Sprite, l’une de ces boissons trop douces pour cet endroit. Ça va ambiancer et le jeune homme prendra les risques que prennent seuls ceux qui n’ont rien à perdre. Ou qui n´ont pas le choix. On s´entassera sur le toit d´un bus ou sur une moto quitte à tomber, on utilisera une essence frelatée menaçant d´exploser, on boira un alcool maison mal distillé. On en fera surement même un peu trop, comme pour compenser ce qui manque. Comme pour essayer de le cacher. Jusqu’à ce qu’un jour, peut-être, Momo quitte définitivement son marigot.

 

Caroline