À mi-chemin

Après deux jours de marche intensive à travers la forêt, nous poursuivons notre voyage sur les chemins sablonneux. Nous avançons assez rapidement. A ce rythme, nous arriverons au village pour la réunion annuelle des sages après la quatrième lune. Ce matin, quelques fines gouttes de pluie sont venues se déposer sur la terre ocre, si caractéristique des contrées gabonaises. L’eau a assombri les chemins qui sont devenus rouges lie de vin.

Nous décidons de nous reposer quelques instants. Sans se concerter, nous nous asseyons tous spontanément autour d’une flaque sur laquelle le vent crée de minuscules vagues. Les plus jeunes restent debout par peur, sans doute, de se salir. Il est vrai que pour la nuit des sages, chaque chef de tribut se doit d’arborer son plus bel apparat. Etoffe bleue azure et turban assorti, Amadou se dresse droit sur ses jambes et fronce les sourcils. La pluie matinale ainsi que l’arrivée de la pleine lune n’annoncent rien de bon. Les animaux sont excités. Les guépards sont prêts à bondir et les scorpions, réveillés par la rosée, se déplacent rapidement dans et hors du sol. Accompagné de son jeune porteur, Amadou fixe songeusement l’horizon. Les trois aînés soupirent et s’enlisent dans le sol spongieux. Se tenant fermement à sa lance, Badara sourit. Il est amusé de remarquer qu’Amadou sonde les signes de la nature avec tant de zèle. Il se remémore qui lui aussi, il y a de nombreuses années, il cherchait par tous les moyens à impressionner les grands chefs lors de ces réunions. Il se souvient qu’il avait voulu courir après un serpent pour le tuer et le ramener comme trophée et qu’il s’était alors fait mordre par le reptile, condamné ainsi à effectuer le reste du trajet transpirant de fièvre, les yeux vitreux et le corps sans force. Son cousin, en train de rattacher son turban sur la tête, doit s’en rappeler également. Lui, qui toujours discret, parvient chaque année à éblouir ses homologues par sa créativité et son sens extraordinaire à trouver des solutions.

C’est notamment lui qui a réussi à faire signer un accord avec les hameaux voisins pour un partage équitable de l’eau de la rivière Okano. Cette année, les discussions porteront sur la jeunesse. Nos enfants doivent-ils quitter nos villages pour aller dans des écoles ou rester et pérenniser nos traditions, nos valeurs, nos tributs. L’appel de la modernité et de la globalisation est si fort qu’il dépeuple nos citées sises dans la jungle, laissant à l’abandon nos anciens et le patrimoine ethnique qu’ils ont à transmettre.

A mi-parcours chacun tente de connaître l’avis des autres, de calculer les votes. Cette halte aux allures anodines est donc en réalité une étape cruciale et stratégique. Repos de jambes n’est pas synonyme de repos d’esprit.

Texte de Deborah, écrit lors de l’atelier du 27 novembre 2016, au Musée Jenisch de Vevey, durant l’exposition : « Rien que pour vos yeux ».

 

 

Tableau : Bivouac de Léo Fiaux, 1949-1952.