Le Molardier

Depuis plusieurs semaines, je marche.

À travers monts et forêts, tantôt sous la pluie, tantôt sous les derniers flocons de neige qui peinent à quitter l’hiver.

Je marche.

Mes chaussures sont en lambeaux.

Mon estomac vide, ma pèlerine de chanvre humide.

Je marche.

Mes os se cognent les uns aux autres.

Mon pantalon de feutre glisse sur mes hanches amaigries.

Je m’appelle Julius, il semble que je sois né vers 1818.

J’ai quitté mon village perdu, la peur de l’inconnu au ventre, je sais que la Grande Genève, la Merveilleuse m’attend.

Une vieille boussole en poche m’indique l’ouest.

Ce matin du 15 avril 1838, le soleil naissant fait briller un serpent argenté qui prend du ventre au loin.

Est-ce le Rhône ? me voilà rassuré, Genève se dessine.

Encore quelques efforts et j’atteindrai ce port.

Les yeux émerveillés, je pénètre, tel un automate dans cette grande cité, et longe les rives d’un plan d’eau animé de barques, de bateaux en bois aux voiles déployées.

À pas incertains j’avance sans savoir où donner de la tête. Une foule toujours plus dense d’individus de toutes tailles , aux vêtements inconnus , se faufilent entre charrettes, tonneaux, caisses diverses et cordages.

Une seule idée me nourrir, observer pour prendre la bonne décision.

Au soir, lorsque le soleil vient teinter les barques d’un orangé tendre, je me lève.

Une tour devant moi me regarde la bouche grande ouverte. L’entrée du port, la Tour  du Molard.

Une multitude de marchands parlent à voix haute, une langue que je ne comprends pas.

Un homme hirsute jette une corde mouillée autour d’un tronc enfoncé sur le rivage, un bateau accoste.

A grandes enjambées, sans choix défini, je me dirige vers l’homme qui paraît être le marchand le plus important du port.

Il scrute le bateau qui s’immobilise lentement.

Sa tenue est riche de velours bordeaux au col et aux poignets. Son large chapeau noir lui recouvre la nuque. Une écharpe aux couleurs chatoyantes flotte autour de ses épaules.

Je m’approche de lui discrètement.

Il m’ignore.

Je cherche son regard.

Il ne me voit pas.

Je tente un discret toussottement.

Il se détourne.

Je tremble et demande dans ma langue: «Avez-vous besoin de main d’œuvre ?

Je suis votre homme pour ce soir et peut-être demain ? »

Le marchand imposant me jauge d’un regard noir, peu engageant.

Avec un geste de mépris, il m’attire à lui. Entre deux doigts me pince le bras, tâte mes muscles.

D’un revers de  main me repousse, je tombe sur les lourdes chaînes jonchant le sol.

Epuisé, meurtri, je me relève avec peine.

Ma quête de travail reprendra demain.

Sur un tonneau, j’attends en tendant la main, et espère un morceau de pain.

Texte écrit par Lison Klopfenstein lors de l’atelier “On ouvre, on ferme, on ouvre…” du 15 avril 2018 à Genève.